Depuis quelques mois, le Niger est entré dans une nouvelle phase dans sa quête récurrente d’un équilibre institutionnel à même
de lui garantir une stabilité durable nécessaire à son développement économique.
En effet, depuis l’Indépendance, le système politique qui a pris en main la destinée du Niger n’a, à l’évidence, pas été en
mesure de construire un ensemble national dans lequel les différentes communautés culturelles qui composent le pays puissent se reconnaître. Ce système n’a
pas été capable d’organiser dans la transparence et l’intérêt national la coexistence entre des communautés qui ont
pourtant toujours cohabité, avant même la création de l’État sous sa forme post-coloniale.
La Conférence nationale du début des années 90 fut une belle occasion de refonder le pays sur des bases authentiquement
nigériennes, c'est-à-dire issues de la volonté commune de nos communautés à construire un État capable de leur assurer un développement harmonieux en
respectant leurs spécificités. Malheureusement, les élites politiques de l’époque, encore incapables de s’affranchir des méthodes et des schémas de leurs aînés, n’ont pas pu ou voulu imposer une restructuration du système à la lumière des expériences vécues
au Niger et ailleurs. La facilité du statu quo l’a emporté, et la Conférence nationale fut un échec sur ce plan. Les leaders issus de cette conférence
nationale n’ont pas innové dans la pratique politique et perpétuent les mêmes erreurs d’analyse et de gestion que ceux
qui avaient été formés à l’école coloniale.
Bien que le processus démocratique, né avec cette Conférence nationale, ait permis l’émergence d’une multiplicité d’acteurs
politiques, il n’a pas forcement donné de résultats probants en matière de pluralisme d’idées et encore moins de projets de société. La plupart des partis
politiques nés de cette ouverture « démocratique » ont dupliqué les mêmes méthodes et le même esprit clientéliste que l’ancien parti unique. Ce qui fait dire à beaucoup que la politique n’est qu’un moyen pour accéder aux marchés publics pour les uns ou à
un emploi pour les autres.
La question touarègue a été clairement débattue lors de cette Conférence nationale suite aux massacres de Tchin-Tabaraden,
mais aucune réponse n’a été apportée aux causes qui ont amené une partie de la jeunesse touarègue à s’exiler en Libye, Syrie, Liban… depuis les années 70.
La naissance des premiers Mouvements politico-militaires devenait du même coup inévitable à cause du sentiment
d’injustice partagé par l’ensemble de la communauté touarègue au-delà de la population de l’Azawagh.
Très vite, la France et l’Algérie ont pris le dossier en main et ont poussé les protagonistes à la signature d’accords de paix
censés mettre fin à « l’insécurité dans la zone ». La manière dont ces accords ont été préparés et signés montrait clairement la faiblesse politique du
Mouvement touareg qui s’est laissé enfermer dans une logique sécuritaire faisant de l’intégration des combattants une fin en soi et d’ailleurs son seul acquis tangible. Il était apparu à l’époque que ni l’Algérie ni la France ne souhaitaient que soit traitée
la dimension politique de la question touarègue. On retrouve le même schéma de traitement au Mali voisin, où la question avait pourtant pris une dimension
encore plus dramatique, avec le massacre de plusieurs milliers de civils touaregs par l’Armée nationale et ses milices
parallèles.
Le traitement politique de cette première «rébellion » contenait déjà les germes de celles qui allaient inévitablement suivre.
Il explique également les actions sporadiques enregistrées dans le Nord du Niger depuis 1995.
Aujourd’hui, nous sommes donc face à une nouvelle situation créée par la non-résolution de la question de fond qui est celle
de la place de la communauté touarègue dans le projet national nigérien. Bien plus que par le passé, cette question se pose dans un contexte
international, caractérisé par un intérêt grandissant des puissances internationales et régionales pour le sous-sol et le positionnement géostratégique de cette partie du Sahel et du Sahara central.
Il est à craindre que les réponses envisagées par le Niger et les pays impliqués comme la France, l’Algérie et la Libye,
s’articulent toujours autour des aspects purement sécuritaires et guerriers, doublés par des manoeuvres clientélistes qui illustrent l’absence d’une volonté
politique de poser clairement le problème et de lui apporter des solutions acceptables par toutes les parties concernées.
Cette attitude de l’Etat nigérien demeure une constante du système qui traverse les générations, les gouvernements et les
mouvances politiques. Il s’agit en fait d’une vision constitutive du système politique nigérien qui a du mal à accepter la légitimité de la communauté
touarègue à exercer le pouvoir politique au même titre que les autres composantes du pays.
Le noyautage de l’État par une classe politique essentiellement ethniciste empêche l’émergence d’une pratique politique plus
ouverte permettant une compétition saine et loyale entre l’ensemble des élites du pays.
Le Mouvement touareg est décidé à poser la question de la réforme politique du système pour que les Nigériens puissent
s’asseoir autour d’une table et jeter les bases d’un véritable pacte national construit par la volonté, non pas de l’ancien colonisateur, mais des
composantes ethnolinguistiques qui font le Niger d’aujourd’hui.
À travers cette démarche, le Mouvement touareg s’adresse à la conscience nationale de chaque Nigérien pour faire évoluer le
pays, sclérosé par un système figé depuis l’indépendance. Il s’agit de permettre à tous les citoyens d’être partie prenante de la construction d’un destin
commun, structuré au sein d’une entité étatique pensée et voulue par toutes les composantes du pays.
Quoi que l’on puisse dire, le Niger reste encore un projet que les différentes composantes nationales se doivent de structurer
et faire vivre pour que naisse demain un pays dans lequel aucune communauté ne se sentira investie de la mission d’administrer les autres, et où aucune autre
ne se sentira à l’écart pour des raisons obscures liées à l’héritage colonial.
En réalité, les revendications portées par le Mouvement touareg se caractérisent par des exigences démocratiques et de bonne
gouvernance. Elles ne peuvent plus être réduites uniquement à la problématique de l’exclusion de la communauté touareg du champ décisionnel.
Il apparaît néanmoins illusoire de vouloir stabiliser le Niger et de le construire sans apporter au préalable une réponse
politique claire et sans ambiguïté aux injustices subies par cette communauté depuis la création du pays. Le Mouvement touareg a le mérite, par conséquent,
de questionner au niveau national la manière dont l’État gère la coexistence de ses différentes communautés.
Il n’est pas normal que des jeunes Nigériens trouvent illégitimes les revendications du Mouvement touareg. Ces jeunes doivent
apprendre la marginalisation dont a souffert la communauté touarègue depuis la création du Niger. Ils doivent savoir que la stigmatisation basée sur
l’appartenance supposée à cette communauté a existé dans les années 70-80 aussi bien dans la rue que dans l’administration nigérienne. Que des contrôles d’identité au faciès ont existé au Niger comme si certains faciès pouvaient être plus «
Nigériens » que d’autres, au risque même de voir des non nigériens plus libres de circuler sur le territoire national que certains compatriotes. Que
des ressortissants de certains pays voisins pouvaient plus facilement accéder à des emplois de manoeuvres dans les
sociétés minières que les ressortissants de la région où elles sont implantées.
Malgré cela, les Touaregs n’ont jamais pris les armes contre le Niger et encore moins contre telle ou telle autre communauté
nationale. Ils interpellent un système qui a montré ses limites dans sa capacité à se remettre en cause et à amener le pays sur la voie du
développement.
La classe politique actuelle n’est manifestement pas capable d’imaginer et de proposer au pays une sortie de crise permettant
de mettre un terme à ce climat de tension qui n’a jamais réellement disparu malgré les accords de 1995.
Dans nos pays africains, la pratique politique est encore trop souvent basée sur des considérations ethniques ou
régionalistes. Et en la matière, le Niger fait partie des pays les plus caricaturaux. En effet, les citoyens ne peuvent avoir d’autres repères en matière de
représentation politique que la légitimité coutumière ou alors le clientélisme affairiste que développent tous les partis politiques, y compris ceux qui se veulent progressistes.
Devant cet état de fait, la résolution d’un problème aussi important que celui qui se pose au pays actuellement ne peut se
faire uniquement à travers les partis politiques actuels. D’autres sources de légitimité porteuse de stabilité existent et doivent être interrogées pour
asseoir un véritable socle national dans lequel toute la communauté nationale pourrait se retrouver. L’écart entre la légitimité politique et la légalité représentative n’a jamais été aussi important au Niger. N’importe qui, dès lors qu’il dispose de moyens matériels
adéquats, pourrait se faire élire député ou maire d’une région ou d’une population des intérêts de laquelle il n’a que faire. Cette pratique est considérée
comme « normale » car la classe politique privilégie souvent l’opportunisme immédiat au détriment d’une vraie politique
de construction d’un État disposant d’institutions qui refléteraient réellement les aspirations de sa population.
Cela s’explique aussi par une paresse notoire à rechercher une synthèse intelligente entre les exigences d’une véritable
représentation démocratique de la population et la nature même du paysage démographique et culturel du pays.
Dès lors que les choix démocratiques ne reposent plus sur une compétition d’idées, mais sur des considérations purement
ethniques, la notion de démocratie, elle-même, est à revisiter pour qui veut asseoir un système politique adapté aux réalités nationales. Cela est encore
plus vrai dans un pays dont l’écrasante majorité de la population est encore analphabète.
Nous continuons à singer les institutions occidentales et sommes encore incapables d’imaginer une organisation politique
respectueuse de nos propres réalités. Par cette insuffisance, nous contribuons, volontairement ou non, à entretenir cette situation d’instabilité que
connaissent beaucoup de nos pays. D’autant plus que certaines de nos régions sont sujettes à des convoitises qui ont souvent intérêt au désordre et à l’anarchie.
Il est parfois nécessaire de passer par des mesures symboliques et fortes pour faire évoluer les esprits (nominations…), mais
la question de fond demeure celle d’un partage structurel de la décision politique et donc, de la répartition équitable des pouvoirs au sein des institutions
de l’État.
Tant que l’indicateur unique de l’intégration de la communauté restera le nombre de ministres touaregs, cela voudra dire que
la volonté politique n’y est pas. Nous avons vu ces dernières années à quel point un ministre peut être figuratif jusqu’à pousser un membre du gouvernement,
dans un geste noble et courageux, à donner sa démission car il estimait que sa fonction et sa personne n’étaient plus
respectées par le gouvernement dont il faisait partie.
Le Mouvement touareg donne aujourd’hui l’opportunité à toute l’élite politique (partis, syndicats, chefferies
traditionnelles…) d’accepter une sorte de seconde Conférence nationale dotée de tous les
pouvoirs pour mettre à plat l’ensemble des pesanteurs politiques depuis les indépendances et qui pourrait jeter les bases de
nouvelles institutions émanant réellement de la volonté nationale. Les travaux de la dernière Conférence nationale seraient réactualisés dans un souci
d’efficacité et de pragmatisme.
Cette initiative permettra au préalable de mettre au clair l’ensemble des injustices faites aux différents pans de notre
société. Il sera alors possible d’envisager une véritable réconciliation de l’État avec l’ensemble de ses citoyens.
Aujourd’hui, les élus issus de la communauté touarègue se cachent derrière l’État et la légalité pour fuir leurs
responsabilités, au lieu de porter les aspirations des populations qu’ils sont censés représenter. Ces élus ont encore du mal à s’autoriser à exprimer
ouvertement les attentes de leurs populations.
Si des Touaregs en arrivent à prendre les armes contre l’État, c’est aussi parce que les députés, les maires et les chefs
traditionnels de leurs régions ne jouent pas leurs rôles et sont incapables d’aider cet État à prendre conscience des souffrances de ces populations. Il est
vrai que nous sommes dans un pays où les élus se prennent trop souvent pour des fonctionnaires qui tiennent leur légitimité plus de l’État ou de leurs partis politiques que des populations qui les ont élus…
L’option militaire ne peut pas régler un problème aussi complexe que celui-ci, car ni l’Armée nigérienne ni les groupes
politico-militaires ne peuvent gagner durablement la guerre sur le terrain.
Par conséquent, la solution ne peut être que politique. Ce que les différents gouvernements qui se sont succédé jusqu’à
maintenant ont toujours refusé d’admettre. Confortés en cela par l’attitude de la France et de l’Algérie qui n’ont jamais voulu d’un traitement politique de
la question touarègue. Cela explique d’ailleurs l’importance qui a été accordée aux intégrations de combattants touaregs dans les différents corps militaires et paramilitaires de l’État à la suite des accords de 1995. Au point que ces intégrations étaient devenues,
aux yeux de certains, la preuve que la question était désormais réglée… Alors que ces intégrations ne devraient être que la conséquence logique du
traitement politique de la question.
Pour endiguer les sources des tensions politiques actuelles, l’État peut difficilement faire l’économie d’une évolution
institutionnelle y compris sur sa forme elle-même. Le fédéralisme ou l’autonomie des Régions ne doivent plus être tabous, dés lors que le pays est assuré de
son intégrité territoriale. La décentralisation poussée qui se met laborieusement en place depuis quelques années devra aboutir, à terme, à cette réorganisation de l’État qui correspond, à mon sens, à la nature géographique, historique et culturelle de nos régions.
C’est la nature même du pays qui exige une évolution vers un système de ce type, basé sur la prise en compte des spécificités de nos régions naturelles.
Cela pourrait désamorcer durablement les tensions nées de la mal-gouvernance et des insuffisances de nos élites
politiques actuelles.
La société civile nigérienne doit rester vigilante et empêcher que des politiciens irresponsables n’engagent le pays dans une
fuite en avant qui ne pourra déboucher que sur une impasse politique.
Malgré ses démonstrations de force et le savoir-faire militaire dont il a fait preuve sur le terrain, le Mouvement touareg ne
souhaite à l’évidence pas engager un bras de fer avec l’armée. Toute perte de vie humaine est un drame pour tout le Niger car il s’agit avant tout de
Nigériens qui sont condamnés à construire ensemble l’avenir.
En commettant des exactions contre les civils innocents, l’armée nationale se décrédibilise et cause un tort énorme à l’État,
vidé ainsi d‘une partie de sa raison d’être qui est avant tout de protéger ses citoyens. Une armée qui fait peur à ses citoyens n’a aucune légitimité à
rester sur leur territoire. Elle devient alors une armée d’occupation que ces citoyens auront tout le droit et le devoir de combattre en tant que telle.
À la lumière des réactions enregistrées jusqu’ici, il apparaît qu’une grande partie de la classe politique nigérienne ne
réalise toujours pas les enjeux de ce qui se passe et la portée des décisions qui sont à prendre pour l’avenir du pays. Sinon, comment expliquer que la
question touarègue ne soit évoquée que sous la pression militaire de ceux qui estiment ne plus avoir d’autres choix que prendre les armes pour faire avancer les choses ? La même interrogation s’adresse d’ailleurs également et peut-être en premier lieu à l’élite touarègue
elle-même, qui est incapable de se poser comme telle en s’appuyant sur sa légitimité et sur les outils de la vie politique traditionnelle. Cette élite, dans
ces composantes modernes et coutumières, a visiblement du mal à se positionner entre une attitude de résignation voire
de soumission au système et le choix des armes qui traduit toujours un échec de la gestion politique des problèmes.
Abdoulahi ATTAYOUB
Président de TEMOUST
Lyon, France
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